11 Juin 2013
Ce vendredi 24 mai, nous nous sommes retrouvés à une quinzaine au Heaume du Roy, pour échanger avec deux de nos producteurs locaux en bio : Joëlle et Yannick. L’objectif de la rencontre était à la fois de mieux connaître et comprendre leurs modes de production et de fonctionnement, mais aussi de voir en quoi, en tant que consommateurs, nous pouvions soutenir et encourager une production alimentaire locale.
Si on veut augmenter notre résilience alimentaire locale et nous préparer à la fin du pétrole, on a intérêt à préserver ou reconstituer la ceinture alimentaire de nos villes, représentée par nos producteurs locaux. De nombreuses villes se penchent déjà sur ce problème. A Berlin, les espaces cultivables sont recherchés dans un rayon de 15 km, qui correspond à la distance qu’un cheval peut parcourir en moyenne en un jour. Les villes canadiennes voient se développer des fermes urbaines. A liège, un projet ceinture Aliment-Terre a vu le jour,...
Nos producteurs
Yannick travaille à la fois chez lui, où il dispose de serres non chauffées, et sur 2 ha de terres qu’il loue dans une ferme en bio sur Soignies. Sur ces 2 ha, environ 70 ares sont arrosés et le reste tourne en rotation avec des céréales, tous les 4 à 5 ans, sur une terre de 5ha. L’avantage de la rotation est que la céréale structure le sol et qu’au niveau des adventices (« mauvaises herbes »), on a par exemple moins de rumex et laiteron dans les céréales, et moins de mouron dans les légumes !
Pour la partie commercialisation, Yannick travaille uniquement en circuit court avec 75% de vente directe (Groupes d’achats communs (GAC) et marché de Silly) et 25% via des magasins et sociétés de paniers Bio. Il ne vend que ce qu’il produit lui-même, par choix.
Sa difficulté principale est liée à la saisonnalité des productions. Une bonne solution consisterait à augmenter la surface couverte, mais le coût est élevé. Il y a également les problèmes agronomiques liés aux surfaces couvertes, et le fait qu’il ne soit pas propriétaire des terres mais loue à l’année ne lui permet pas de contracter un emprunt. La clé de la rentabilité en maraîchage semble pourtant être la surface couverte. Le revenu du maraîchage sous serre est 7 fois plus élevé qu’en plein air. Il faut aussi bien gérer la main d’œuvre et essayer de prolonger la saison le plus tard possible sur l’hiver et commencer le plus tôt possible au printemps. Une solution pour certains passe par la spécialisation mais c’est un piège agronomique et économique aussi : si le produit ne convient pas ou plus, on perd tout !
Pour contrer le problème de la saisonnalité, un GAC lui a versé spontanément en février l’équivalent de ce qui lui avait été acheté l’année précédente. Un autre groupe paie en début du mois 1/24ème du chiffre d’affaire de la dernière année. Ces rentrées lui permettent de mieux traverser les périodes creuses (les premières rentrées = surtout en juillet). Cela nécessite la confiance des GAC et une connaissance des produits.
Joëlle et Ghislain, au domaine du Gibet, produisent du lait, des œufs, de la farine et des fruits et légumes. 30 ha sont en culture et élevage et 60 ares en maraîchage. Un moulin sur pierre est également en cours de restauration. Le problème est également le coût de la production par rapport au prix accepté par le consommateur. Le maraîchage demande énormément de main d’œuvre. Les périodes les plus intenses en travail sont par exemple juin et juillet, avec les récoltes de légumes mais aussi les foins et les moissons, le sarclage des betteraves,... En septembre et octobre, c’est également la pleine saison des récoltes.
Autrefois, un ménage consacrait 80% de son budget à l’alimentation. Aujourd’hui, il n’en consacre plus que 16%.
Avec Soignies-en-Transition, Joëlle a lancé le projet de potager partagé au Gibet: les gens viennent y cultiver des légumes, ce qui leur permet de comprendre le travail que cela demande.
Il faut faire la différence entre la production maraîchère bio comme la font Joëlle et Yannick, qui produisent des fruits et légumes variés et de saison, avec un minimum de mécanisation et un respect du sol et de l’écosystème, et le bio industriel, comme par exemple la production de carottes sur 250 ha en Hesbaye. Malheureusement, c’est le bio industriel qui est rentable et fait le prix du bio. En bio industriel, on va par exemple désinfecter le sol à la vapeur à 80°c sur 15 cm de profondeur. Autant dire que ce sol n’a plus rien de vivant. Un tel traitement consomme en outre 1 litre de mazout par m² ! Le cahier des charges européen du bio et accordé sur le minimum minimorum.
Que peut-on faire pour aider nos producteurs locaux ?
Déjà, en comprenant et en expliquant bien la différence entre le « vrai bio » et le bio industriel, en acceptant de payer le juste prix et en apportant un coup de main lors des gros travaux (arrachage des chicons, pommes-de-terre,….), on fait un grand pas.
Les GAC organisent la plupart du temps les distributions le we, ce qui concentre également le travail, mais c’est difficile de faire autrement.
La récolte représente une bonne part du temps de travail. Envisager une participation du consommateur à la récolte est cependant risqué parce que souvent, cela représente un risque pour les cultures (arrachage des plants, écrasement,…). Il y a également un risque de gaspillage (légumes plus petits, moins beaux,…). Quand le consommateur donne par contre un coup de main tout au long du cycle de production, il connait et donc respecte mieux la culture.
Dans le système des AMAP, les consommateurs peuvent gérer les excès éventuels de production et acceptent les déficits. Le risque est mutualisé.
L’association « L'Heureux Nouveau » prévoit un coup de main des associés aux producteurs, dans différents domaines de compétences (informatique, mécanique,…), ce qui peut être intéressant.
Les coopératives (Agricovert, Grosses légumes,…) qui organisent la distribution permettent de gagner du temps au niveau de la vente, mais c’est souvent cette partie qui prend la marge.
Un paiement à l’avance permet de mieux affronter les périodes creuses.
En ce qui concerne le problème de l’accès à la terre, la coopérative « Terre en Vue » vise à mutualiser la terre. Aujourd’hui, la terre appartient de plus en plus à de gros propriétaires terriens ou des institutions et le prix des terres agricoles n’a aujourd’hui plus rien à voir avec les rendements qu’on peut en tirer. Il est donc souvent impossible pour un agriculteur d’acquérir des terres et encore moins pour un jeune de se lancer. En 2012, chez nous, 40 exploitations agricoles on fait faillite par semaine. L’idée de Terre en Vue est donc de sortir les terres agricoles de la propriété privée pour en faire une propriété commune mise à la disposition d’agriculteurs moyennant le respect de conditions de mode de culture. (voir site : http://www.terre-en-vue.be/).
Vu le prix des terres par rapport à leur rentabilité, il est clair qu’il est nécessaire de changer de modèle et sortir du schéma individualiste une ferme – un propriétaire et plutôt envisager la ferme comme une entité de production avec une vision à long terme dans une idée de coopérative avec une future reprise. On peut ainsi imaginer une coopérative faite de citoyens et de producteurs qui acquiert des terres et des bâtiments dans le but de produire une nourriture diversifiée pour un groupe de personnes porteur et garant du projet.
Affaire à suivre…